Blogue

L’antisémitisme est révélateur, mais pas comme on pourrait s’y attendre…

Georges Bensoussan est historien et responsable éditorial au Mémorial de la Shoah à Paris, le principal centre de recherche européen sur l’histoire de la période. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de référence sur l’histoire de la Shoah et il est fréquemment invité à donner des conférences à travers l’Europe et l’Amérique du Nord. Il m’a accordé une interview de 45 minutes sur le thème de la trivialisation de la Shoah, un thème sur lequel il travaille en ce moment. Il est la première personne que j’ai entendu mentionner ce concept et nous allons voir avec lui quelles en sont les raisons profondes.

*   *   *   *   *

“trivialiser, c’est perdre de vue d’essence d’un événement”

Georges Bensoussan, merci beaucoup de prendre le temps de répondre à mes questions. On entend souvent mentionné aujourd’hui le concept de trivialisation de la Shoah et j’aimerais que vous nous en donniez une définition.

Il s’agit d’une forme de banalisation, par un usage intempestif, d’un événement historique. Chacun l’instrumentalise à sa façon pour étayer sa thèse: pour décrire les crimes du communisme en Europe orientale après 1945, pour parler des guerres de décolonisation, ou bien encore pour parler de l’avortement en France dans les années 80[1]. On perd de vue l’événement lui-même, on en perd de vue la spécificité, c’est-à-dire la rupture dans la civilisation qu’a été Treblinka dans le cas de la Shoah. L’autre spécificité de cet événement est que jamais avant on avait eu de convoyage de centaines de milliers de personnes pour les tuer, à la différence du Rwanda où les Hutus se sont rendus là où se trouvaient les Tutsis pour les assassiner. À l’échelle des pays, on pourrait citer deux exemples. La Lituanie d’abord qui a fini par reconnaître la centralité du génocide pour entrer dans l’Union européenne en 2004, distingue maintenant Shoah rouge – communiste – et Shoah brune – nazie – afin d’édulcorer son rôle dans le massacre. En Roumanie, la trivialisation a permis de faire oublier le rôle du pays en mettant sur le même pied ce qui s’était passé durant la Shoah et sous le régime communiste. Pour résumer, on peut dire que trivialiser, c’est perdre de vue d’essence d’un événement.

 

Vous référez à la « Solution finale » en utilisant le terme de Treblinka et non Auschwitz, pourquoi ?

Treblinka a été une usine de meurtre sans aucune connotation concentrationnaire, alors qu’Auschwitz alimente la confusion entre génocide et monde concentrationnaire. 85% des victimes de la Shoah ont été tuées en dehors des camps de concentration.

 

“…pourquoi, dans cet océan de méchanceté, existe-t-il des exceptions qui font le bien radical ?”

Quels sont, d’après vous, les signes de cette trivialisation aujourd’hui? 

La Shoah est devenue envahissante dans le monde culturel, créant une lassitude chez le public qui l’entend trop souvent, se voyant ainsi détourné du travail d’histoire au moment même où les historiens font un travail remarquable, tout particulièrement en Allemagne et dans le monde anglophone. Le discours médiatique a une large part dans cette lassitude. La Shoah est devenue la figure centrale, métaphysique du mal, elle est devenue une figure pseudo-philosophique. On entend parfois parler de ‘mal radical’ qui est une expression étrange, le mal étant, en soi, radical. Et, avant la Shoah, on avait eu le génocide en Namibie et celui des Arméniens. À la manière du ‘mal radical’, le discours antisémite est toujours outrancier. Le bien radical, lui, et à l’opposé du ‘mal radical’ qui est une aporie, ouvre des perspectives: pourquoi, dans cet océan de méchanceté, existe-t-il des exceptions qui font le bien radical ? Comment expliquer la figure du Juste parmi les nations ?

 

Cette idée d’un discours antisémite toujours outrancier, me rappelle votre idée d’un antisémitisme toujours meurtrier. Pourriez-vous expliquer le lien que vous identifiez entre antisémitisme et meurtre ?

Le racisme – qui est meurtrier aussi – ne fait pas de l’objet de sa haine l’alpha et oméga de sa vision du monde. Dans le monde tel que vu par le raciste, l’un domine, l’autre sert, mais celui qui sert ne se voit pas imputé la faute pour tous les maux. Si les noirs sont réduits à vivre comme des chiens, leur existence, leur présence sont acceptées. Mais, dans l’antisémitisme du XIXe et son discours complotiste et apocalyptique, les Juifs sont au centre du mal: c’est à eux que sont à attribuer les guerres, les catastrophes financières… L’existence même des Juifs est un empêchement : tant qu’ils existent, impossible de trouver la paix ou d’être heureux. L’antisémitisme moderne apocalyptique est donc exterminateur. L’antisémitisme théologique par contre laisse toujours aux Juifs une sorte de porte de sortie entrouverte, la conversion. Toutefois, comme pour les ‘conversos’ en Espagne, leur origine juive sera toujours traquée et ils ne deviendront jamais complètement chrétiens. Les Catholiques d’origine juive resteront toujours suspects.

 

Dans cette trivialisation, quel rôle joue d’après vous le phénomène de déjudaïsation, le fait qu’on ne parle plus de Juifs, mais de ‘victimes’ ?

Le phénomène n’est pas nouveau : juste après la guerre et même dès pendant la guerre on déjudaïse la catastrophe. L’URSS pendant la guerre mentionne l’identité ethnique des victimes, mais pas dans le cas des Juifs alors qu’il s’agit d’une nationalité en URSS. La déjudaïsation se poursuit tout de suite après la guerre et la seule brève parenthèse que l’on observe a lieu avec la troisième génération, qui s’est battue pour faire valoir cette mémoire. On a des cas d’opposition à la déjudaïsation dans les années 50, comme le grand-rabbin de France, mais ces textes sont fort peu connus. Maintenant, pourquoi est-il si gênant pour l’Occident de mentionner cette judéité? L’un des facteurs a à voir avec la culpabilité, évidemment, la haine disproportionnée pour Israël en est une autre.

 

Quels sont les risques que cette trivialisation nous fait courir ?

À la longue, on risque de perdre de vue l’événement lui-même et sa portée politique, favorisant l’occultation d’un événement qui nous force à réfléchir sur le monde contemporain. L’autre risque est que cela participe d’une délégitimisation de l’État d’Israël: on reconnaît le génocide mais, en faisant de l’État d’Israël la création de la Shoah, on en délégitimise l’existence. À force de mettre sur le même plan tous les désastres, on ne comprend plus rien. Alors qu’après Auschwitz en 1945, il est difficile d’être antisémite publiquement, « ça ne se fait pas », ce n’est pas un code culturel acceptable, la détestation d’Israël, elle, est devenue parfaitement acceptable.

 

“on ne peut pas limiter la réflexion politique à du compassionisme”

Qu’est-ce que cette trivialisation nous dit de notre époque?

Elle nous indique, dans la masse de l’opinion publique, la faiblesse de la réflexion politique et le goût pour la compassion qui est confondue avec la réflexion politique. Le souci de celles et ceux qui sont morts est essentiel, oui, mais on ne peut pas limiter la réflexion politique à du compassionisme. Le manque de réflexion au sein de nos sociétés contemporaines qui sont anxiogènes et potentiellement dangereuses, traduit la faiblesse de la réflexion politique. Les sociétés de masse sont dangereuses politiquement. Les médias ont été niveleurs et ont beaucoup contribué à étourdir la réflexion politique. Les médias sont largement responsables de la déjudaïsation de la catastrophe. Lors de la présentation de huit minutes du film Elle s’appelait Sarah sur France 2 – qui a co-produit le film – le fait que Sarah est juive n’est mentionné qu’à la septième minute du reportage, donc pas de compréhension, d’explication possible. On constate donc une atrophie politique, dont la Shoah est un symptôme parmi d’autres.

 

 “Plus on forme des gens capables de réfléchir,

mieux on se prémunit de la trivialisation d’événements aussi dramatiques”

Quelles sont, d’après vous, les manières d’y remédier? 

D’après moi, il faut continuer le travail de l’historien. Pour ce qui est des organisations comme la Fondation Azrieli, il faut continuer de contribuer à la formation des éducateurs, à les instruire sur cette tragédie historique et à attirer leur attention sur les instrumentalisations triviales pour qu’ils ne s’en fassent pas les perpétuateurs. Plus on forme des gens capables de réfléchir, mieux on se prémunit de la trivialisation d’événements aussi dramatiques auxquels on ne comprend sinon plus rien.

 

“la seule chose que la théorie du complot explique, c’est la paranoïa de celui qui la prône”

Enfin, parmi les initiatives lancées par la Fondation Azrieli figure un projet de travail en commun avec l’Université d’Ottawa sur ce que nous appelons la pensée historique et qui vise à introduire les apprenants au travail de l’historien. Pensez-vous que l’on pourrait parler d’une « pensée antisémite » ?

On pourrait parler d’une ‘pensée antisémite’ comme pensée systémique, qui a réponse à tout et voit le monde régi par les Juifs comme un système global. Notons bien qu’il s’agit d’un oxymore : l’antisémite ‘prétend’ rendre compte du monde, le décrypter or ce qu’il fait, c’est tout le contraire : il masque le réel. Ses explications du monde sont fondées sur une théorie du complot qui sert de clé explicative pour tous les maux du monde. Toutefois, la seule chose que la théorie du complot explique, c’est la paranoïa de celui qui la prône. L’antisémite est en fait dans une situation intenable dans laquelle le Juif à la fois crée l’angoisse – il est à l’origine de tous les maux – et la calme, l’antisémite ayant besoin du Juif comme source interprétative pour pouvoir tout explique.

 

Propos recueillis par Aurélien Bonin, éducateur à la Fondation Azrieli


[1] Ici un exemple français: dans les années 80, une association catholique intégriste a mise en place un « pèlerinage des fœtus » à Auschwitz, comparant l’IVG au génocide, or Simone Veil, qui avait défendu la loi, était elle-même une rescapée. Retour